Août 2026
Partie 1 — Lorsque tout devient plus lourd · Partie 2 — Le capital invisible que nous utilisons chaque jour · Partie 3 — Construire pour devenir capable de davantage
Partie 1 — Lorsque tout devient plus lourd
Il existe des périodes dans une vie où tout semble demander un effort.

Pas forcément un effort spectaculaire. Pas celui que l’on choisit lorsque l’on décide de repousser ses limites, de gravir une montagne, de préparer une compétition ou de se lancer dans un nouveau projet. Ces efforts-là peuvent nous fatiguer profondément, mais ils portent en eux une forme d’élan. Nous savons pourquoi nous les faisons. Ils sont reliés à quelque chose qui compte pour nous, à une envie, à un objectif, à une direction que nous avons choisie.
Je parle d’un autre type d’effort.
Celui qui apparaît lorsque les gestes les plus simples semblent soudain demander davantage de volonté qu’avant. Lorsque se lever le matin devient déjà une petite victoire. Lorsque préparer un repas équilibré paraît réclamer une organisation disproportionnée. Lorsque nous aimerions appeler quelqu’un que nous aimons, mais que nous n’avons même plus l’impression d’avoir suffisamment de disponibilité pour cela. Lorsque nous savons qu’une sortie à pied ou une séance de sport nous ferait du bien, mais qu’il faut trouver en nous une force que nous ne comprenons pas avoir à chercher.
Ou lorsque quelqu’un nous parle et que nous aimerions réellement l’écouter, mais que notre esprit est déjà occupé par dix autre chose.
Rien de spectaculaire, parfois. La vie continue. Nous faisons ce que nous avons à faire. Pourtant, chaque petite action semble peser un peu plus lourd qu’elle ne le devrait.
Alors souvent, nous cherchons une explication.
Nous nous disons que nous avons perdu notre motivation. Que nous manquons de discipline. Que nous sommes devenus moins courageux qu’avant. Que nous avons simplement besoin de nous reprendre en main.
Nous regardons parfois avec nostalgie la personne que nous étions quelques années auparavant : celle qui trouvait facilement le temps de faire du sport, de voir ses amis, de mener plusieurs projets de front, de découvrir de nouvelles choses. Et, sans toujours nous en rendre compte, nous utilisons cette ancienne version de nous-mêmes comme une mesure à laquelle nous comparons celle que nous sommes devenus.
Et cette comparaison est parfois profondément injuste.
Car nous oublions une chose essentielle : nous ne sommes jamais exactement la même personne d’une période à l’autre de notre vie.
Nos responsabilités changent. Nos contraintes évoluent. Notre sommeil, notre environnement, notre travail, notre corps et nos relations traversent des périodes différentes. Des proches peuvent avoir besoin de nous. Des inquiétudes peuvent nous accompagner sans que personne ne les voie. Certaines charges occupent notre esprit même lorsque nous ne sommes pas en train de nous en occuper.
Pourtant, nous continuons parfois à nous demander pourquoi nous n’arrivons plus à faire comme avant.
Comme si nos capacités étaient figées. Comme si la volonté était une réserve infinie dans laquelle nous pouvions puiser à volonté. Comme si savoir ce que nous devrions faire devait nécessairement nous donner la capacité de le faire.
Mais peut-être que la question n’est pas là.
Peut-être que nous ne sommes pas devenus moins capables. Peut-être disposons-nous simplement, à cet instant de notre vie, de moins de ressources pour répondre à tout ce que nous leur demandons.
Cette idée a profondément changé ma manière de regarder l’effort, la progression et même la fatigue.
Nous ne sommes pas des machines auxquelles il suffirait d’ajouter une tâche dans un programme déjà chargé. Nous sommes des êtres vivants, et nos capacités ne sont jamais totalement fixes. Notre corps, notre attention, notre patience, nos émotions et notre capacité à décider ou à être présents pour les autres évoluent constamment.
Certaines journées nous donnent l’impression que tout est possible. Puis d’autres périodes arrivent. Une succession de mauvaises nuits, une difficulté personnelle, une période professionnelle intense, une maladie ou simplement l’accumulation de petites contraintes finissent par changer la donne.
Les mêmes problèmes prennent davantage de place. Les décisions les plus simples deviennent fatigantes. Ce qui nous faisait plaisir devient parfois une obligation. Nous avons encore envie de certaines choses, mais nous ne parvenons plus à les mettre en mouvement.
Nous jugeons parfois notre fatigue à partir de ce que nous avons fait, sans regarder ce que cela nous a demandé.
Si nous pensons que le problème vient uniquement d’un manque de volonté, nous allons naturellement chercher à nous forcer davantage. Ajouter des contraintes. Nous imposer de nouvelles règles. Chercher à être encore plus efficaces, encore plus organisés.
Parfois, cela fonctionne.
Pendant un temps.
Nous sommes capables de puiser dans nos réserves. De dormir un peu moins, de repousser notre fatigue, de mettre de côté certaines choses qui nous font du bien. Nous pouvons tenir beaucoup plus longtemps que nous ne le pensions.
Mais tenir n’est pas toujours la même chose qu’aller bien.
Et continuer à avancer ne signifie pas nécessairement que nous avons encore les ressources nécessaires pour continuer longtemps de la même manière.
C’est une distinction que j’ai retrouvée dans l’accompagnement des personnes rencontrées au fil des années. Certaines savaient très précisément ce qu’elles voulaient changer : reprendre une activité physique, mieux manger, prendre davantage soin d’elles, retrouver du plaisir dans leur quotidien. Elles avaient envie d’avancer. Elles savaient parfois parfaitement par où commencer.
Mais elles n’arrivaient pas à passer à l’action.
Elles savaient. Mais elles n’avaient plus toujours la capacité d’agir.
Et derrière cette difficulté apparente se cachait parfois quelque chose de beaucoup plus profond. Lorsqu’une personne manque de ressources, elle ne manque pas seulement de capacité à faire du sport ou à prendre soin de son alimentation. Elle peut aussi manquer de disponibilité pour réfléchir à sa vie, se demander si son travail lui convient encore, regarder honnêtement son rythme ou imaginer autre chose.
Il est difficile de changer de direction lorsque toute notre capacité est déjà consacrée à maintenir le cap.
Nous pouvons être constamment en mouvement tout en ayant l’impression de ne plus vraiment avancer. Faire beaucoup. Donner beaucoup. Répondre aux attentes. Remplir nos obligations. Tenir notre rôle dans notre famille, notre travail, nos relations.
De l’extérieur, tout semble fonctionner.
Mais intérieurement, quelque chose s’est progressivement réduit.
Moins d’espace pour réfléchir. Moins d’espace pour rêver. Moins d’espace pour essayer. Moins d’espace pour changer.
Nous avons accès à plus d’informations que jamais. Nous connaissons les bienfaits du sommeil, de l’activité physique, d’une alimentation adaptée et des moments de récupération. Nous savons souvent ce qui pourrait nous faire du bien.
La plupart du temps, nous ne manquons donc pas de connaissances.
Nous manquons parfois de disponibilité intérieure pour transformer ces connaissances en actions.
Ce n’est pas une excuse pour renoncer à agir. C’est une invitation à mieux comprendre ce qui nous empêche d’agir. Peut-être n’avons-nous pas besoin de davantage de pression. Peut-être avons-nous d’abord besoin de retrouver suffisamment de capacité pour faire quelque chose de cette volonté que nous avons encore.
Avant de demander davantage à une personne, il faut parfois l’aider à retrouver davantage de capacités.
C’est cette réflexion qui m’a amené à chercher une autre manière de représenter notre fonctionnement. Une image suffisamment simple pour rendre visible une réalité que nous ressentons, mais que nous avons du mal à expliquer.
J’ai commencé à imaginer que chacun de nous possédait un capital invisible.
Un capital que nous ne pouvons pas compter précisément, mais qui influence en partie ce que nous sommes capables de faire, de supporter, d’entreprendre et même d’imaginer.
Pour rendre cette idée concrète, imaginons qu’au début d’une semaine nous disposions de cent unités de ressources.
Cent unités pour travailler, prendre soin de nos proches, être présents dans nos relations, réfléchir, décider, bouger, faire face aux imprévus, rire, aimer et avancer.
Ces cent unités ne sont évidemment pas une mesure scientifique. Aucun compteur dans notre corps ne nous indique le solde disponible. C’est une expérience de pensée, une façon de rendre visible quelque chose d’invisible.
Car nous avons tous des ressources avec lesquelles nous avançons. Elles varient d’une personne à l’autre, d’une période de notre vie à une autre, et même d’une semaine à l’autre.
Et si, lorsque tout devient plus lourd, nous ne cherchions pas uniquement à retrouver notre ancienne volonté ?
Si nous commencions par regarder avec quelles ressources nous avançons aujourd’hui ?
C’est à partir de cette image que tout le reste peut commencer.
Partie 2 — Le capital invisible que nous utilisons chaque jour
Imaginons que nous ouvrions les yeux le lundi matin avec ces cent unités. Elles sont là pour nous permettre de traverser la semaine, de répondre à nos obligations, de nous occuper de ceux qui comptent pour nous et de faire face à ce que la vie déposera sur notre chemin.
Dès le début de la journée, nous commençons à les mobiliser.
Une partie pour le travail. Une autre pour nos enfants, notre famille, nos amis. Une autre pour notre activité physique, nos projets, nos obligations et toutes ces petites choses qui composent une vie ordinaire.
Mais cette répartition est beaucoup moins nette qu’elle n’en a l’air.
Nos ressources ne connaissent pas les frontières que nous traçons entre les différentes parties de notre existence.
Une journée de travail particulièrement difficile peut réduire notre patience lorsque nous rentrons chez nous, diminuer notre envie de bouger ou rendre plus difficile une décision que nous devons prendre. Une inquiétude qui nous accompagne depuis plusieurs jours peut occuper une place considérable dans notre esprit sans produire quoi que ce soit de visible. Une conversation difficile peut continuer à nous suivre longtemps après qu’elle s’est terminée. Une mauvaise nuit peut rendre plus coûteux le moindre effort du lendemain.
Nos ressources circulent d’un domaine à l’autre de notre existence, sans respecter les cases dans lesquelles nous aimerions les ranger.
C’est aussi pour cela que nous avons parfois tant de mal à comprendre notre propre fatigue.
Nous regardons notre journée et nous nous disons que nous n’avons finalement pas fait grand-chose. Une journée de travail normale. Quelques courses. Les enfants. Un repas à préparer. Peut-être un peu de sport. Rien qui, pris séparément, semble justifier cette sensation d’être vidé.
Mais nous ne vivons pas nos journées sous la forme d’une liste de tâches indépendantes.
Nous devons nous concentrer, décider, nous adapter, gérer des imprévus, contenir certaines émotions, anticiper ce qui vient et parfois faire face à des préoccupations qui ne nous quittent jamais vraiment. Même ce que nous ne faisons pas peut continuer à occuper notre esprit.
Notre journée ne se résume pas à ce que nous avons accompli. Elle comprend aussi tout ce que nous avons dû mobiliser pour y parvenir.
C’est ainsi que nos cent unités peuvent diminuer sans que nous ayons réellement conscience de les avoir dépensées.
Si notre quotidien mobilise l’ensemble de nos ressources, nous arrivons au bout de la semaine avec peu de marge. Ce n’est pas nécessairement un problème. Certaines semaines sont plus chargées que d’autres. Nous sommes capables de nous adapter, de mobiliser des ressources supplémentaires lorsque la situation l’exige, de traverser une période difficile ou de répondre présent lorsqu’un proche a besoin de nous.
Cette capacité est précieuse.
Elle nous permet de traverser les tempêtes.
Mais elle peut aussi nous tromper.
Imaginons que notre semaine ne demande pas cent unités, mais cent dix.
Nous pouvons malgré tout la terminer. Les dix unités supplémentaires ne vont pas apparaître miraculeusement. Nous allons trouver un moyen de faire face : réduire notre sommeil, rogner sur notre récupération, reporter une activité qui nous fait du bien, nous montrer moins patients ou simplifier certains choix pour pouvoir continuer.
Parfois, nous en aurons conscience. Parfois, non.
Nous avancerons simplement.
Comme nous savons si bien le faire.
Et c’est précisément là que le système devient trompeur. Une semaine terminée donne facilement l’impression que tout va bien. Nous avons travaillé, répondu aux messages, pris soin des enfants, honoré nos engagements. Nous avons peut-être même réussi à faire notre entraînement.
La semaine est passée.
Mais cela ne signifie pas que nous l’avons traversée sans coût.
Si les semaines suivantes nous demandent à nouveau plus que ce dont nous disposons, nous risquons de vivre durablement sur nos réserves. La métaphore des unités permet de représenter ce décalage : les demandes du quotidien dépassent, pendant un temps, les capacités dont nous disposons pour y répondre.
Dans la réalité, les mécanismes sont évidemment plus complexes qu’un simple compte. Le sommeil, l’attention, les émotions, la fatigue physique et la motivation ne sont pas des monnaies parfaitement interchangeables. Mais cette image nous aide à comprendre une chose essentielle : nous pouvons continuer à fonctionner alors même que notre marge de manœuvre se réduit.
Et cette réduction n’entraîne pas toujours un effondrement spectaculaire.
Elle peut prendre la forme d’une fatigue qui ne disparaît jamais complètement, d’une irritabilité inhabituelle, d’une difficulté à se concentrer, d’une perte progressive d’envie ou du sentiment de toujours courir après sa propre vie. Elle peut aussi se manifester par cette impression de savoir que quelque chose ne va pas sans parvenir à trouver suffisamment de calme pour comprendre quoi.
Nous pouvons alors chercher une solution supplémentaire.
Un nouvel objectif. Une nouvelle organisation. Une nouvelle méthode. Une nouvelle contrainte qui devrait, cette fois, nous permettre de reprendre le contrôle.
Mais lorsque nous sommes déjà à la limite de nos capacités, ajouter quelque chose n’est pas toujours la réponse.
Il faut parfois commencer par arrêter de puiser.
Retrouver une marge. Une respiration. Un peu d’espace entre ce que la vie nous demande et ce que nous sommes réellement capables de lui donner.
Car cette marge nous permet de faire quelque chose que nous avons de plus en plus de mal à faire lorsque tout notre quotidien repose sur nos dernières ressources : choisir.
Lorsque nous sommes mobilisés en permanence par les urgences, nous fonctionnons dans l’immédiat. Nous faisons ce qu’il faut. Nous répondons aux demandes. Nous réglons le problème du jour avant de penser à celui de demain.
Avec un peu de disponibilité, nous pouvons lever les yeux. Nous demander si notre manière de travailler nous convient réellement, si notre rythme est encore juste, si une habitude nous ressemble toujours, si nous voulons continuer dans cette direction.
Peut-être avions-nous déjà certaines réponses. Mais nous n’avions pas encore les ressources nécessaires pour les regarder en face.
C’est aussi pour cela qu’il me semble injuste de comparer trop rapidement les capacités d’action de deux personnes.
Deux personnes peuvent avoir exactement le même désir. Vouloir reprendre le sport, changer de travail, prendre davantage soin d’elles ou commencer un nouveau projet. Elles peuvent avoir la même volonté et comprendre parfaitement ce qu’elles voudraient faire.
Et pourtant, elles ne partent pas du même endroit.
L’une dispose peut-être d’assez de marge pour essayer, échouer, recommencer et apprendre. L’autre consacre déjà toutes ses ressources à maintenir l’équilibre fragile de son quotidien.
De l’extérieur, leurs situations peuvent sembler comparables.
À l’intérieur, elles ne le sont pas.
Nous voyons la décision finale, le changement, le nouveau départ. Nous voyons rarement tout ce qui a permis à une personne d’avoir, à cet instant précis, suffisamment de ressources pour franchir le pas.
Cela ne signifie pas que tout dépend de nos ressources, ni que nous pouvons toujours les augmenter à volonté. Les contraintes matérielles, les conditions de vie, la santé, les responsabilités et le soutien dont nous disposons comptent aussi. Mais comprendre notre état de départ permet de regarder nos difficultés avec davantage de justesse.
Les cent unités nous rappellent que notre capacité à agir n’est pas indépendante de notre capacité à vivre.
Nous ne disposons pas d’un réservoir séparé pour le travail, d’un autre pour la famille, d’un autre pour le sport et d’un dernier pour nos projets personnels. Notre quotidien forme un ensemble. Chaque nouvelle demande prend place dans cet ensemble et peut modifier l’équilibre des autres domaines.
La question n’est donc pas seulement : « Est-ce que je peux le faire ? »
C’est aussi : « Avec quelles ressources vais-je le faire ? Et qu’est-ce que cela risque de mobiliser ailleurs ? »
Nous pouvons traverser une période dans le rouge. La vie nous l’imposera parfois. Ce qui devient problématique, c’est lorsque le provisoire devient notre manière habituelle de fonctionner.
Une capacité à tenir n’est pas nécessairement une capacité à durer.
Une vie organisée en permanence au bord de nos ressources finit par laisser peu de place à ce qui ne relève ni de l’urgence, ni de l’obligation, ni de la gestion du quotidien.
Or cette place est précieuse.
C’est dans cet espace que peuvent apparaître la curiosité, la créativité, le plaisir, les projets, les rencontres, les changements que nous n’avions pas encore imaginés. C’est dans cet espace que nous pouvons parfois simplement être, sans avoir immédiatement besoin de produire quelque chose.
Mais cette réflexion ouvre une autre question.
Si nous pouvons mobiliser nos ressources, les préserver ou les épuiser, sommes-nous condamnés à vivre avec le même capital toute notre vie ?
Ou pouvons-nous aussi le développer ?
Partie 3 — Construire pour devenir capable de davantage
Je crois que l’une des choses les plus intéressantes dans le fonctionnement du corps humain est précisément cette capacité à se transformer.
Nous ne sommes pas des machines qui fonctionneraient toujours avec les mêmes capacités. Nous sommes des organismes capables d’apprendre, de s’adapter, de se renforcer et de modifier progressivement leur manière de répondre à ce que nous leur faisons vivre.
Notre capital n’est donc pas un solde définitivement fixé. Il ressemble davantage à un patrimoine vivant, que nous pouvons fragiliser, entretenir et, avec le temps, faire fructifier.
Mais cette construction obéit à une règle qui peut sembler paradoxale : pour avoir davantage demain, il faut parfois accepter de dépenser aujourd’hui.
L’entraînement en est un exemple évident. Lorsque nous courons, nageons, pédalons ou sollicitons notre corps au-delà de ce qu’il fait habituellement, nous mobilisons des ressources. Pendant la séance, nous dépensons. Après la séance, nous pouvons être fatigués. Et pourtant, si la stimulation est adaptée à nos capacités, si elle est suffisamment dosée et si nous accordons ensuite au corps le temps et les moyens de récupérer, une adaptation peut se produire. Nous devenons progressivement plus capables de supporter cette contrainte.
Nous acceptons une dépense immédiate pour construire une capacité future.
Mais la séance elle-même n’est qu’une partie de l’histoire. Le progrès dépend aussi de ce qui se passe après : lorsque nous mangeons, lorsque nous dormons, lorsque nous laissons le corps récupérer, lorsque nous adaptons la charge à ce que nous sommes capables d’assimiler.
Nous dépensons pendant l’effort, mais c’est grâce à la récupération que cette dépense peut devenir un investissement.
Ce principe dépasse largement le sport.
Dormir suffisamment peut sembler nous retirer du temps sur notre journée. Préparer un repas peut paraître moins productif que de faire autre chose. S’accorder une soirée tranquille peut donner l’impression de renoncer à une occasion. Réduire temporairement son entraînement parce que la fatigue s’accumule peut être vécu comme un recul.
Pourtant, ces choix ne sont pas nécessairement des renoncements. Ils peuvent participer à la construction de la personne que nous serons demain.
Nous avons souvent tendance à considérer uniquement ce que nous obtenons immédiatement en échange de ce que nous faisons. Mais certaines choses importantes ne produisent pas de résultat spectaculaire dans l’instant. Elles travaillent ailleurs, dans un endroit que nous ne pouvons pas toujours observer immédiatement.
Une bonne nuit ne règle pas à elle seule une longue période de fatigue. Une séance isolée ne transforme pas un organisme. En revanche, des habitudes répétées dans des conditions adaptées peuvent progressivement modifier nos capacités et notre manière de traverser les journées.
Le corps ne se construit pas seulement dans les grands gestes exceptionnels. Il se construit aussi dans ce que nous répétons suffisamment longtemps pour que cela devienne une partie de notre fonctionnement.
Les cent unités deviennent alors une image de ce qui peut évoluer. Certaines choses qui nous coûtaient autrefois beaucoup d’efforts deviennent plus faciles. Certaines contraintes restent exigeantes, mais nous les supportons mieux. Certaines semaines qui nous auraient laissés épuisés nous permettent désormais de terminer avec un peu de marge.
Ce n’est pas magique. Et ce n’est pas automatique. Nos ressources ne progressent pas toutes au même rythme, ni dans toutes les circonstances. Le sommeil, l’alimentation, le mouvement et la récupération sont des leviers importants, mais ils ne peuvent pas résoudre à eux seuls toutes les difficultés de la vie.
Nous ne contrôlons pas toutes les contraintes de notre quotidien. Nous pouvons néanmoins agir, parfois, sur certaines des conditions dans lesquelles nous les traversons.
Et cette marge change beaucoup de choses.
Elle ne signifie pas que la vie devient plus facile. Elle signifie que nous avons davantage de possibilités à l’intérieur de la même vie. Nous pouvons traverser une journée difficile sans que celle-ci compromette nécessairement toute notre semaine. Faire face à un imprévu sans avoir immédiatement le sentiment que tout notre équilibre va s’effondrer. Être présents pour quelqu’un qui a besoin de nous sans avoir l’impression de sacrifier ce qui nous permet nous-mêmes de tenir.
Nous pouvons aussi nous permettre de ne rien faire, simplement parce que notre équilibre ne dépend plus de l’utilisation de chaque minute disponible.
Et c’est là que le développement de nos ressources prend une dimension qui dépasse largement la question de la santé ou de la performance.
Plus notre capital se développe, plus notre vie peut cesser d’être organisée uniquement autour de ce que nous sommes capables de supporter. Nous pouvons commencer à disposer de davantage d’espace pour ce que nous choisissons.
Car il faut des ressources pour changer.
Nous pouvons savoir depuis longtemps que notre travail ne nous convient plus et ne rien pouvoir faire pour autant. Sentir qu’une habitude nous enferme, comprendre qu’elle ne nous fait plus de bien, et continuer à la répéter. Avoir envie de nous remettre au sport, de passer davantage de temps avec nos proches, de créer quelque chose ou de changer de rythme, sans parvenir à trouver le moment ou la force nécessaires pour commencer.
Ce n’est pas toujours un manque de volonté.
Parfois, c’est simplement un manque de marge.
Lorsque toutes nos ressources sont consacrées à maintenir l’équilibre du présent, il reste peu de place pour construire le futur. Il faut pouvoir réfléchir à ce que l’on veut réellement, accepter de remettre certaines choses en question et trouver suffisamment de disponibilité pour traverser l’inconfort qui accompagne souvent le changement.
Certaines transformations commencent donc beaucoup plus discrètement qu’on ne l’imagine. Pas forcément par une grande décision, mais par quelques nuits mieux dormies, une reprise progressive de l’activité physique, une alimentation plus adaptée ou une semaine durant laquelle on accepte de ne pas remplir chaque espace libre.
Peu à peu, quelque chose peut se remettre à respirer. Les pensées deviennent plus claires. Nous recommençons à entendre certaines envies que la fatigue avait recouvertes. Une question que nous portions depuis longtemps devient enfin assez claire pour que nous puissions nous en saisir.
Le changement n’est alors plus seulement une montagne placée devant nous. Il devient un chemin que nous sommes davantage capables d’emprunter.
C’est pour cette raison que je crois à l’idée d’investissement. Lorsque nous prenons soin de notre sommeil, de notre alimentation, de notre activité physique et de notre récupération, nous ne cherchons pas seulement à nous sentir mieux demain matin. Nous construisons aussi, progressivement, les conditions dans lesquelles nous traverserons les années qui viennent.
Cette construction n’a pas besoin d’être parfaite. Nous pouvons manquer une séance, mal dormir ou traverser une semaine où nous n’avons pas pris soin de nous comme nous l’aurions voulu. Il y aura toujours des périodes où nos ressources diminueront au lieu de progresser.
Le but n’est pas de maintenir éternellement un niveau de ressources parfaitement élevé. Il est d’apprendre à reconnaître ce qui nous coûte, ce qui nous aide à récupérer, et ce qui nous permet de retrouver de la marge au fil du temps.
La récupération n’est pas une interruption du chemin.
Elle fait partie du chemin lui-même.
Alors peut-être que progresser ne consiste pas uniquement à apprendre à mieux utiliser nos cent unités. Peut-être que cela consiste aussi à apprendre, petit à petit, à en construire davantage.
Et lorsque notre marge grandit, nous ne sommes pas nécessairement plus occupés. Nous ne faisons pas forcément plus de choses. Nous ne courons pas toujours plus vite, nous ne travaillons pas davantage et nous ne remplissons pas plus nos journées.
Mais nous avons plus de choix.
Nous pouvons utiliser cette marge pour progresser dans notre sport, relever un défi ou poursuivre un projet. Mais nous pouvons aussi l’utiliser pour être davantage présents auprès de nos enfants, prendre le temps d’appeler quelqu’un, découvrir un endroit, créer, apprendre, aimer ou changer de direction lorsque nous découvrons que celle que nous suivions ne nous correspond plus.
Le but n’est donc peut-être pas d’avoir toujours plus de ressources pour pouvoir toujours plus faire.
Le but est d’avoir suffisamment de ressources pour être libre de choisir ce que nous voulons en faire.
Cette nuance change notre manière d’envisager le bien-être. Nous n’avons pas besoin de prendre soin de notre corps pour devenir une machine plus performante, capable de produire davantage et de supporter toujours plus de contraintes. Nous pouvons aussi en prendre soin pour qu’il nous laisse davantage de possibilités de vivre ce qui compte pour nous.
Le corps n’est pas seulement l’outil avec lequel nous accomplissons nos journées.
C’est l’endroit depuis lequel nous les vivons.
Nous ne savons pas ce que demain nous demandera. Nous ne savons pas quelles difficultés nous rencontrerons, quels projets nous voudrons poursuivre ou quels chemins nous déciderons d’emprunter. Nous ne pouvons pas tout prévoir, ni tout maîtriser.
Mais nous pouvons apprendre à mieux comprendre notre fonctionnement. Observer ce qui nous épuise, ce qui nous aide à récupérer, ce qui nous rend plus disponibles. Expérimenter, ajuster, et découvrir progressivement ce qui nous correspond.
Les cent unités ne sont pas un objectif à atteindre ni un chiffre à surveiller. Elles sont un point de départ pour regarder autrement notre quotidien.
Elles nous rappellent que notre capacité à faire n’est pas toujours à la hauteur de nos envies, que la fatigue n’est pas nécessairement un échec et que la volonté ne suffit pas toujours à compenser un manque de ressources.
Elles nous invitent surtout à ne plus confondre le fait de tenir avec celui de bien vivre.
Alors, peut-être qu’une première question mérite d’être posée : dans votre quotidien, qu’est-ce qui vous coûte plus que vous ne le pensiez ? Et qu’est-ce qui vous permet de retrouver un peu de disponibilité ?
Pas pour tout changer dès demain. Pas pour transformer chaque habitude en nouveau projet.
Simplement pour commencer à observer.
Car comprendre ce qui se joue est déjà une manière de ne plus subir les choses tout à fait de la même façon.
Et ce n’est qu’un début.
Le sommeil, l’alimentation, le mouvement, la récupération et nos rythmes de vie ne sont pas de simples cases à cocher dans une liste de bonnes habitudes. Ce sont autant de dimensions qui peuvent influencer la manière dont nous traversons nos journées et les ressources dont nous disposons pour y répondre.
Les explorer, c’est commencer à comprendre plus concrètement comment nous fonctionnons — et ce que nous pouvons, chacun à notre mesure, faire évoluer.
Pour qu’au milieu de tout ce que la vie nous demande, il reste encore quelque chose que nous pouvons choisir.
Une marge.
Une respiration.
Une possibilité.
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